Requiem of the sea

Modérateur: yann

Requiem of the sea

Messagepar yann sur Jeu 3 Mai 2018 16:52

Les Zindignés – Avril 2018


Trompe l’œil

Requiem of the sea


Plus personne n’’en doute vraiment désormais : la planète va à vau-l’eau. L’expression est ici bien choisie quand on sait que la preuve la plus flagrante de la décrépitude de la biosphère est l’état toujours ^plus dégradé de nos océans. Rapport après rapport la consternation nous envahit. Déjà la mer que nos aïeux ont côtoyée n’existe plus. Pourtant, nous faisons mine d’ignorer ce fait démoralisant. Nous vivons sur la terre ferme et préférons penser que la mer, au loin, reste propre et tranquille. Les vrais navigateurs au long court tentent vainement de nous gâcher l’optimiste. Tout comme ceux des scientifiques qui ne croient pas à la régénérescence naturelle des milieux aquatiques. « Homme libre toujours tu chériras la mer », nous prédisait Charles Baudelaire. Pourtant, nous ne chérissons plus que l’idée que nous nous faisons d’une mer mythique sans doute à jamais disparue. Alors, l’Homme toujours plus prédateur et fier de sa puissance lança le Symphony of the seas ! Un hymne éhonté à la jouissance sans entraves. Demandez le programme…

Le symphony of the Seas est le tout dernier navire de croisière de la compagnie Royal Caribbean Cruise Line, construit par les ex-Chantiers de l'Atlantique de Saint-Nazaire entre octobre 2015 et mars 2018. C’est désormais le plus grand paquebot du monde, battant son frère jumeau baptisé à peine plus modestement Harmony of the Seas. Large de 66 mètres, long de 362 mètres, il possède 18 ponts, 24 ascenseurs, une vingtaine de restaurants. Ce titan des mers peut accueillir plus de 6600 passagers au total. Des rues commerçantes destinées à retenir à bord le plus possibles les vacanciers lors des escales, des allées sinueuses, douze mille plantes tropicales, des immeubles…On se croirait dans une ville ! A bord, sept quartiers distincts, comme celui de Central Park, sont offerts aux touristes forcément médusés. La mer se meurt mais la ville scintillante de tous ses feux flotte gaiment.

Le temple des loisirs est en effet avancé ! Thorstein Vevblen qui annonça voilà cent-vingt ans la société du même nom en pâlirait d’envie. Jugeons-en : une patinoire se transformant en laser game, un casino, le déjà fameux ultimate Abyss, le plus grand toboggan en mer. Une chute vertigineuse de plus de 10 étages. L’aire de départ pour le grand frisson est translucide. Sous nos pieds, on est dans le vide. On voit le sillage du paquebot, s’extasient les vrais amateurs. Pour faire bonne mesure, ajoutons-y : une tyrolienne de 24 mètres, deux murs d'escalade, deux simulateurs de surf (FlowRider), Quatre piscines, dix bains à remous dont 2 suspendus au-dessus de l'eau, deux théâtres dont 1 aquatique en extérieur, un spa, un casino, un parc naturel, un minigolf et un terrains de sport, un carrousel, un Bionic Bar où des robots préparent votre cocktail, une fosse aquatique d'une profondeur de 5,4 mètres, etc. Le loisir sans limites pour vacanciers sans imagination.

Sans imagination et en toute insouciance à l’égard de la crise écologique mortifère dans laquelle le monde s’enfonce inexorablement. Le grand frisson marin proposé par le SOS (!) a évidemment un prix. Le navire dispose d’une trentaine de Suites, dont une suite familiale de luxe, avec toboggan intérieur, un jacuzzi privé et même – comble du luxe sans doute - une machine à popcorn. Pour une semaine dans la suite la plus prestigieuse, l’Ultimate Family Suite, un espace de 120 m2, il vous en coûtera la bagatelle de dix mille euros. D’autres chiffres pourraient effrayer l’inconséquente clientèle. La consommation théorique de carburant du nouveau monstre des mers est estimée à environ 3,7 litres par 100km et par personne, soit une consommation totale d'environ 270 tonnes par jour de navigation de 24 heures à 22 nœuds , soit encore 1900 tonnes pour une croisière d’une semaine.

Bien sûr, il existe de plus grandes menaces pour la planète que ces croisières de masse. Seulement voilà : elles ajoutent leur méfaits à tous ceux que les écosystèmes subissent depuis trop longtemps sans qu’ici l’argument de la nécessité incontournable puisse être brandie par les promoteurs de ce tourisme vulgaire. Que signifie en effet le fait de mettre sur la mer toute une ville high tech, grouillante et dispendieuse ? En quoi cela permet-il de goûter pleinement aux charmes de la mer ? Quelle est cette volonté d’emporter au loin tout ce que l’on connait déjà chez soi ? Le tourisme, dans sa définition originelle de la fin du 19ème siècle, était d’abord marquée par le désir de découverte. Il semble bien que ce désir ait disparu depuis. Mais, surtout, ce navire démesuré fait la preuve que les hommes n’ont toujours pas pris la pleine mesure de l’ampleur de la crise écologique. Le « toujours plus » règne en maître sur le vaste monde. Attendons donc l‘Opera of the seas !

Les Marseillais, par exemple, ne sont pas trop pressés de le voir arriver. La vraie et massive retombée touristique que l’engouement débridé pour la croisière leur offre depuis que l’ancien port industriel est devenu le premier port de croisière de France, cinquième européen, vingtième mondial s’exprime d’abord en oxydes de soufre et particules fines ! Les moteurs de ces monstres des mers ne s’arrêtent jamais de cracher. Au large, ils roulent au fioul lourd, un immonde résidu pétrolier si polluant et peu coûteux qu’on le surnomme « le sang impur de la globalisation ». Un navire pollue en mer autant que cinq millions d’automobiles ! À quai, les moteurs continuent à tourner, pour satisfaire les besoins en énergie du bateau, de ses commerces et des joyeux croisiéristes. Ils brûlent alors du diesel marin, moins nocif que le fioul lourd mais tout de même cinq fois plus chargé en soufre que celui d’une voiture, et ils rejettent autant de particules fines qu’un million de véhicules. Bref, ces beaux bateaux enfument Marseille. Et ils l’empoisonnent. Selon l’ONG Transport and Environment, la pollution atmosphérique maritime serait ainsi responsable chaque année de 50 000 morts prématurées en Europe.

Et, la croisière peux directement tuer… en toute impunité. Le 13 septembre 2016, un exercice de sécurité réservé à l’équipage a lieu sur le Harmony of the Seas, à l’occasion précisément de son escale marseillaise. Un canot de sauvetage se détache et fait une chute de dix mètres. L’accident fait un mort (un Philippin) et quatre blessés graves (trois Philippins et un Indien). De parfaits représentants du prolétariat sous-payé qui trime dans les soutes des navires de croisière, travaillant plus de 70 heures par semaine pendant plusieurs mois, sans aucun jour de congé. Sur l’Harmony of the Seas et sur le Symphony of the seas, ils dépendent du droit du travail des Bahamas, où sont immatriculés les navires donc sous pavillon de complaisance. Le cas échéant, pour faire valoir leurs droits, les victimes salariées doivent passer par un tribunal d’arbitrage situé dans ce paradis fiscal. La Royal Caribbean Cruise Line, propriétaire des bateaux, n’a pas trop à s’inquiéter : c’est elle qui rémunère le juge !

Redonnons la parole à Baudelaire qui en trois vers de son poème L’hhomme et la mer disait déjà tout du drame que nous devons vivre cent-cinquante ans plus tard. Dans ce duel terrible , l’homme va probablement vaincre définitivement la mer.

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort .

L’homme peut tuer la mer car, en effet, telle est sa liberté ! Requiem !


Yann Fiévet
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