Entre confiance et violence la pandémie se balance

Modérateur: yann

Entre confiance et violence la pandémie se balance

Messagepar yann sur Lun 30 Aoû 2021 11:38

Entre confiance et violence la pandémie se balance


La pandémie de Covid 19 est un puissant révélateur des contradictions de notre monde et des diverses catégories de comportements individuels ou collectifs au sein de notre société. Elle ne les crée pas ; elle les met en pleine lumière, du moins pour ceux qui savent encore regarder les choses avec objectivité. Tout serait tellement plus simple pour « les autorités » politiques et scientifiques si le corps social était uniforme ou, au pire, ne comprenait que deux camps s’affrontant à fleurets mouchetés. Las, l’uniformité ou le binarisme n’existent pas. Alors, la « pensée unique » que le néo-libéralisme tente d’imposer avec acharnement ne peut que souffrir d’une réalité complexe et mouvante. La confiance des citoyens s’est longuement effilochée et a laissé place à de multiples catégories d’interprétation et d’agissements susceptibles d’aller jusqu’à la violence gratuite.

En France, tout a commencé par le discrédit profond des gouvernants résultant des conflits des années passés, des mobilisations contre les différentes «lois travail» à celle contre la casse de l’assurance vieillesse en passant par le mouvement des « gilets jaunes » et, bien sûr, de la gestion calamiteuse de la pandémie depuis son origine. Le discrédit larvé a entretenu auprès d’une partie des opposants l’idée que les mesures prises pour tenter d’endiguer la pandémie - notamment les confinements successifs - n’ont été qu’un prétexte pour briser la dynamique de la grogne persistante, en développant un appareil de contrôle biopolitique de la population et en instaurant un état d’urgence sanitaire permanent. Dans ce contexte de défiance grandissante, les opposants à la vaccination anti-Covid, inscrivent leur posture sur un large spectre de motivations. On y trouve des «antivax» par principe, comme il en existe depuis Jenner ; des «antivax» de circonstance, suspicieux à l’égard de vaccins élaborés trop vite et dans le secret de laboratoires pharmaceutiques essentiellement guidés par la perspective de leurs profits ; des «corona-sceptiques» qui ressassent depuis le début de la pandémie que la Covid-19 n’est pas plus dangereuse qu’une grippe ordinaire ; des personnes refusant légitimement la vaccination en raison de pathologies contre-indiquantes ; des personnes dont le scepticisme s’étend plus largement à l’ensemble de la science, ici entretenu par la manière dont, pour cacher ou justifier leur impuissance, les gouvernants ont instrumentalisé de nombreux « experts », trouvant du reste des relais complices parmi ces derniers pour faire taire toute contestation des choix de l’autorité politique ; des complotistes convaincus, par exemple, que les vaccins à ARN messager contiennent des puces électroniques qui vont permettre de prendre la commande de nos cerveaux via la 5G ; et, sans oublier quelques politiciens populistes profitant de l’aubaine pour tenter d’engranger des voix pour de futurs scrutins.

La majorité des individus rassemblés dans ces divers courants vivent l’obligation vaccinale comme un véritable viol de leur intimité corporelle et psychique. La virulence de certaines de leur réaction en découle. Elles peuvent aller jusqu’à la destruction de centres de vaccination. Ils sont rejoints par certains vaccinés ou partisans de la vaccination qui estiment que celle-ci doit relever essentiellement d’un choix personnel et que l’obligation vaccinale serait une réelle atteinte à la liberté individuelle. Les uns et les autres présupposent donc que la santé est avant tout une affaire relevant de décisions et de choix des individus en termes de comportements, d’hygiène de vie, de recours (ou non) aux systèmes de soins. Ce préjugé méconnaît ou dénie totalement la dimension essentiellement collective de la santé, qui en fait un bien public dépendant d’abord de l’état physiologique de l’ensemble de la population, lui-même fonction des écosystèmes dans lesquels elle vit, de l’hygiène publique des espaces qu’elle occupe, de ses conditions de vie, de son accès au système de soins, du progrès des connaissances et des pratiques médicales résultant de politiques de recherche. Si bien qu’en définitive l’état de santé de chacun dépend d’abord de celui de tous les autres avant de dépendre de ses décisions personnelles.

Pourquoi cette vérité n’est-elle pas une évidence unanimement partagée ? C’est que, dans un système de soins placé entre les mains d’intérêts privés ou menacé par des vagues successives de privatisation, des médecins de ville aux multinationales pharmaceutiques en passant par les laboratoires d’analyse, les cliniques et les hôpitaux, des assurances privées complétant les assurances sociales ou se substituant à elles, les biens et services médicaux sont devenus des marchandises que tout un chacun est incité à consommer en fonction de ses moyens et de ses choix quant à la façon de préserver et de valoriser son « capital santé ». Un « capital » dont chacun serait par conséquent seul responsable. Devenue prédominante dans les discours traitant de la santé, la curieuse notion de « capital santé » a présidé depuis des décennies à la mise en œuvre des politiques sanitaires néolibérales. En partant de l’idée que c’est d’abord à chacun de prendre soin de son « capital santé », en se responsabilisant et en contractant une police d’assurance maladie privée en fonction de ses choix et des risques qu’il est prêt ou non à courir, ces politiques ont réduit comme peau de chagrin l’offre publique de santé, laissant ainsi le champ libre aux assurances privées ou mutualistes, tout en privilégiant les cliniques privées relativement à l’hôpital public, etc.

On peut mesurer dès lors l’ampleur du revirement auquel les gouvernants ont été contraints par la pandémie, les forçant à décréter des confinements, à rendre obligatoires ou à normaliser certains comportements dans l’espace public, à faire pression pour obliger à se vacciner, toutes mesures qui reconnaissent – suprême ironie du sort - le caractère de bien public de la santé. Sans évidemment battre pour autant leur coulpe ni, surtout, revenir sur leur asphyxie financière antérieure de l’hôpital public - que la pandémie aura aussi révélée - donnant ainsi raison aux alertes lancées de longue date par les revendications et mobilisations des personnels hospitaliers. On mesure également à quel point il paraît désormais illusoire d’espérer le retour de la confiance. Le balancier est décidément du mauvais côté de la balance.


Yann Fiévet
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