Les algorithmes destructeurs du bien commun

Modérateur: yann

Les algorithmes destructeurs du bien commun

Messagepar yann sur Sam 15 Jan 2022 10:30

Cela va mal à l’hôpital public, au sein de « l’Ecole de la République », dans les divers rouages de la Justice de notre pays et dans maints autres services publics moins en vue. Les personnels qui tiennent à bout de bras l’activité de ces services essentiels à la Nation souffrent indubitablement de leur délabrement, un délabrement qui s’inscrit dans le temps long des quarante dernières années mais s’est accéléré avec l’intensification plus récente des « procédures de quantification » facilitées par le recours systématique aux outils de « l’intelligence artificielle » dont les algorithmes sont la quintessence désormais obligée. Tous ces services fonctionnent grâce à des budgets alloués chaque année par l’Etat après adoption par le Parlement. Il faut donc interroger en profondeur la manière par laquelle la puissance publique s’acquitte de sa responsabilité en la matière. Il ne suffit pas de proclamer que « les budgets sont en hausse », que le « Ségur de la Santé » a opéré un rattrapage tout comme le tout récent plan Justice, que tout va bien dans l’Ecole de Jean-Michel Blanquer. Il ne suffira pas non plus de compter éternellement sur le dévouement des « agents de l’Etat » pour pallier les inconséquences patentes de ce dernier. Du reste, nombre de ces agents rechignent ou renoncent plus ou moins fortement désormais, ici ou là, à appliquer les préceptes de la nouvelle logique gestionnaire.

Depuis le début des années 1980 les pouvoirs publics mènent, en France comme dans la plupart des pays développés, une entreprise incessante de démantèlement du « bien commun » orchestrée à coup d’allègement d’impôts, d’austérité budgétaire, de réduction du nombre de fonctionnaires et de recours à la privatisation ou à l’externalisation des services publics.
Cette entreprise de démolition peut être présentée comme la substitution d’une vision purement comptable de l’action de l’État à une conception politique de son engagement au service des conditions de l’égalité des citoyens. Les gouvernements successifs ont conduit cette « modernisation » de l’action publique en invoquant l’impérieuse nécessité de résorber la dette et de favoriser « la liberté d’entreprendre ». Cependant, si aujourd’hui les objectifs de fond de ce néolibéralisme restent intangibles la manière d’y aboutir a changé. On a assisté à la mise en place d’un modèle particulier de gestion de l’exercice du pouvoir qui permet aux dirigeants d’expliquer leurs décisions en s’adossant à des données de quantification, au nom desquelles ils fixent des objectifs chiffrés dont la réalisation est mesurée à l’aide d’indicateurs de performance. Ce changement de méthode de gouvernement se résume en un credo : l’action publique doit passer d’une « obligation de moyens » à une « obligation de résultats ».
La logique du résultat et de la performance est ainsi devenue la règle dans les administrations publiques. Et avec elle s’est imposée la violence arithmétique de la quantification gestionnaire que les systèmes d’information installés dans chaque ministère ont fini par produire. C’est sur la base des données fournies par ces systèmes dictatoriaux que les « manageurs de l’État » accomplissent la reconfiguration de la nature et de l’étendue des missions de service public tout comme la redéfinition des modalités d’exercice des métiers d’enseignant, de juge, de médecin, d’infirmier, de chercheur, de policier, d’éducateur, d’assistant social et même de… forestier.

Si l’on prend la peine d’écouter tous ces professionnels qui travaillent aujourd’hui sous le régime de l’évaluation, des primes au mérite et de la concurrence, on observe qu’ils se trouvent dans une situation les forçant à utiliser un double langage : d’une part, ils rendent officiellement compte de ce qu’ils font en respectant les catégories statistiques que les saisies informatiques leur imposent ; mais, d’autre part, ils s’efforcent de continuer à agir selon les principes qu’ils jugent être ceux qui devraient prévaloir pour permettre aux citoyens de bénéficier de leurs droits sociaux et politiques, même si, pour le faire, il leur faut contrevenir aux prescriptions de leur hiérarchie. Cependant, ces agents se heurtent à un obstacle difficile à surmonter : comment s’opposer à des décisions fondées sur des chiffres qui ont la propriété de désarmer la critique et de désavouer la légitimité de la protestation ? Le chiffre est le produit d’un calcul effectué en suivant des instructions qui répondent à la finalité que cette opération poursuit. Or, la valeur d’une quantification dépend du modèle mathématique utilisé pour l’accomplir, et ces modèles sont de deux types : ceux qui visent à décrire la réalité (comme c’est le cas dans la recherche d’une vérité scientifique) et ceux qui entendent déterminer un ensemble de règles qu’il faut imposer à la réalité pour la façonner selon certains objectifs, ce sont alors des modèles de contrôle. Les chiffres produits par les systèmes d’information mis en place pour mesurer l’action des services de l’État relèvent du second type. Leur fonction est de fixer les conditions de l’« efficacité » de l’intervention publique afin de définir le niveau de rendement que les agents doivent atteindre pour parvenir à remplir les objectifs qui leur sont assignés et obtenir le résultat anticipé par la quantification gestionnaire.
La confusion entre modèles mathématiques descriptif et de contrôle est savamment entretenue par les responsables actuels de l’action publique. Ils ont en effet constaté que l’objectivité du chiffre donne un caractère de rationalité à leurs décisions et leur permet de museler les personnels que l’imposition de l’ordre gestionnaire déstabilise.

Certains agents sont désormais résolus à enrayer le fonctionnement de leurs institutions (écoles, universités, tribunaux, hôpitaux) en refusant d’alimenter en données brutes la machinerie de quantification qui suscite la transformation de leur travail. Question de survie ? On se souvient avec effroi de la « vague de suicides » chez France-Télécom dans les années 2000. La Justice a fini par condamner les responsables du « nouveau management » qui avait révolutionné les méthodes de travail des salariés de cette entreprise entraînant ce que les sociologues nomment pudiquement des « conflits de normes ». On a connu ces dernières années plusieurs suicides au sein de l’hôpital public, de l’Ecole ou de la Justice. Quelle instance judiciaire jugera les responsables de ces suicides ? Va-t-on même chercher à en déterminer les responsabilités ? Devons-nous attendre la formation d’une terrible nouvelle vague ? Sachons bien que les algorithmes en détruisant le bien commun affaiblissent dramatiquement le lien social.


Yann Fiévet
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