Encore cinq ans à tirer ?

Modérateur: yann

Encore cinq ans à tirer ?

Messagepar yann sur Mar 26 Avr 2022 11:25

Encore cinq ans à tirer ?


Il est communément admis que la réélection d’Emmanuel Macron est un moindre mal pour la France. Certes, il ne fallait pas confondre, au moment du choix que beaucoup de citoyens ont refusé de faire, le capitalisme autoritaire incarné par le Président sortant et le proto-fascisme dont la chef de file de l’extrême-droite est la figure opportunément adoucie pour la circonstance. Cependant, il convient d’emblée de ne pas être dupes : ce moindre mal est bel et bien un mal certain. Comment s’empêcher de penser qu’il ne s’agit là que d’un répit illusoire dans la lente destruction de notre « modèle démocratique » ? Comment ne pas être tenté de regarder vraiment en face tous les avatars du premier mandat de Jupiter afin de dresser par avance le paysage alarmant de son second mandat ? Son propre adoucissement surgi brusquement entre les deux tours de l’élection présidentielle peut très difficilement être pris au sérieux.

Proto-fascisme ? Le ripolinage de façade du lepénisme ne devrait pas pouvoir faire illusion. Le fait qu’il fonctionne néanmoins auprès d’une part croissante du corps électoral ne change rien au fond de l’affaire. Historiquement, les fascismes ont toujours su avancer masqués tant qu’ils n’avaient pas conquis le pouvoir convoité (sauf à avoir la capacité de le prendre par la force). Ensuite, c’est une autre partition qui est jouée. Toute l’habileté consiste donc à se faire d’abord passer pour ce que l’on n’est pas, à faire oublier ce que l’on est vraiment. Ce que l’on a pris trop facilement l’habitude de nommer « dédiabolisation » du FN-RN a atteint son objectif et explique ainsi, en partie seulement sans doute, l’ascension de cette organisation politique particulière. Précisons qu’elle ne doit pas la réussite de cette tromperie uniquement par l’activation de ses propres forces. Elle a été bien aidée depuis son extérieur. La sociologue Nonna Mayer qui étudie depuis quarante ans l’évolution du Front National puis du Rassemblement National montre précisément que La dédiabolisation de Marine Le Pen a été médiatisée avant même sa mise en œuvre. Nombre de médias n’ont eu de cesse, depuis que la fille a succédé au père, de prendre le FN-RN pour un parti comme les autres. Cela a été particulièrement efficace en direction de la part féminine de l’électorat : du temps du père les femmes votaient nettement moins pour ce parti que les hommes. Le père préférait les gros chiens quand sa fille s’entoure de nombreux chats ! Les reportages « people » ont permis d’éviter de regarder objectivement la réalité d’un parti resté fondamentalement hyper-centralisé autour de la figure de son chef et, pour l’essentiel, sur l’es traits caractéristiques de sa fondation en 1972. A-t-on suffisamment – et sans complaisance – interrogé Marine Le Pen sur sa conception de la vie en société ? Certes, non ! Cela nous aurait grandement édifié. Cependant, le désastre est une nouvelle fois écarté. Mais, pour combien de temps encore ?

Le capitalisme autoritaire fortement exacerbé par Emmanuel Macron est en large partie responsable de la progression de l’audience de l’extrême-droite à l’élection présidentielle. Au premier tour de celle-ci, les trois candidats que nous pouvons ranger sous cette bannière ont rassemblés 33% des suffrages exprimés. Au second tour, Marine Le Pen atteint 42% (contre 34% en 2017). Si en 2017 « le jeune Macron » n’avait pas vraiment été menacé il a cette fois certainement senti le vent du boulet entre les deux tours. Malgré tout, le risque n’est pas mince que cette « nouvelle victoire » renforce sa détermination à maintenir le cap de ses réformes ultra-libérales chargées d’aggravation des inégalités. Pourtant, à y regarder de près la victoire est plutôt maigre : 28% des électeurs inscrits se sont abstenus, le nombre des bulletins blancs et nuls atteint également un record, Emmanuel Macron a perdu trois millions de voix par rapport à la Présidentielle de 2017 tandis que Marine Le Pen en a gagné deux millions sept-cent-mille. 58% paraît un chiffre confortable mais il est loin d’exprimer un vote de pleine adhésion pour la personne du vainqueur quand on constate, par exemple, que 42% des électeurs de Jean-Luc Mélanchon au premier tour ont accepté de voter Macron le 24 avril. Néanmoins, le soir même du scrutin décisif tous les fidèles lieutenants du macronisme se répandaient partout où on voulait les entendre afin de saluer la confortable victoire et que l’on allait vraiment répondre désormais aux inquiétudes qui s’expriment dans le pays. Ils annoncent tous l’ouverture sans tarder d’un nouveau « grand débat avec tous les Français ». Mais, attention, cette fois le débat sera… permanent. Faire plus flou est une gageure !

Pour le moment, rien ne permet de croire sérieusement à un changement de trajectoire du second mandat de Jupiter. Du reste, par avance, cela a bien mal commencé. Sur divers campus universitaires les étudiants ont souhaité, entre les deux tours de l’élection présidentielle, organiser des débats autour du « faux choix » que proposait le duel final. Lesdites universités ont alors été fermées sous le prétexte qu’il y aurait eu là un trouble à l’ordre public. Il y a donc débat et débat : le débat citoyen librement organisé mais mal venu et le débat savamment institutionnalisé et encadré pour éviter tout débordement. Rappelons que le premier mandat d’Emmanuel Macron a été le plus répressif de la cinquième République. Il ne faisait alors pas bon manifester sur la voie publique, les nombreux blessés et mutilés peuvent en parler. On peut ajouter à ce sinistre tableau les nombreuses « bavures » perpétrées par les « forces de l’ordre » lors de descentes de police inopinées, au cours de « contrôles routiers qui tournent mal » ou dans la quiétude des commissariats. Le soir-même du second tour, un groupe de policiers a ouvert le feu sur une automobile roulant à contre-sens sur le Pont-neuf à Paris. Bilan : deux morts parmi les occupants du véhicule. Une enquête est diligentée comme il se doit ! Il semble que pour certaines fractions de la police la chasse est de nouveau ouverte. En fait, elle n’a jamais été fermée ! Voici quelques mois le Ministère de l’Intérieur a commandé, à des fins de « maintien de l’ordre », 90 blindés pour étoffer l’arsenal de la Gendarmerie. On s’attend en haut-lieu, sans doute avec raison, à une recrudescence de la contestation, surtout si Emmanuel Macron n’obtient pas en juin prochain une majorité en sa faveur au Palais Bourbon. Alors, ces cinq nouvelles années à tirer vont-elles être cinq années à tirer… sur les contestataires ?


Yann Fiévet
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